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Dialogue : un prêtre catholique recadre la CENCO(Avis d’un canoniste)

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Dialogue : un prêtre catholique recadre la CENCO(Avis d’un canoniste)

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Cet avis est essentiellement une lecture sur le rôle de médiateur que, selon diverses sources médiatiques, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) convoite de jouer notamment dans la situation politico-sécuritaire actuelle en République Démocratique du Congo (RDC). J’ai entendu qu’elle veut jouer ce rôle que d’aucuns souhaitent qu’elle assume en tant qu' » Église au milieu du village « , au nom de sa mission pastorale et prophétique, ou, selon le mot du secrétaire général Nshole Donatien, en vertu de  » ses savants  » qu’elle compte dans les rangs de ses  » fonctionnaires « , sans doute de tous niveaux. L’importance et l’interprétation de ces fondements sont, selon moi, à relativiser. Je veux partir du titre d’Église au milieu du village, expression typiquement africaine avec laquelle je suis d’accord pourvu qu’elle exprime et rejoigne l’enseignement de Jésus dans l’Évangile où il disait à ses disciples :  » Vous êtes le sel de la terre  » (Mt 5, 13), c’est-à-dire les chrétiens et l’Église, qui se comportent comme ceux qui servent, comme le sel qui donne le goût aux aliments mais  » de l’intérieur « , se dissolvant ou fondant sans ostentation. Je crois ainsi comprendre qu’il n’est pas ou ne devrait pas être une Église qui s’affiche ou s’impose comme une institution de pouvoir politique, même qui jouerait, dans la société, le rôle de médiation : » […] qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages?  » (Lc 12,14).

Outre ce fondement biblique de la présence de l’Église dans la cité, il y a le droit public ecclésiastique et le magistère ou la doctrine. La perception de soi de l’Église du Congo ainsi que son action, en ce représentée, sur le plan structurel, par la CENCO, appartient à une ecclésiologie de l’époque révolue du 19ème siècle du publiciste Camillo Tarquini (1880), où s’affirmaient deux pouvoirs dites  » sociétés parfaites  » : l’Église et l’État. Cette ecclésiologie a évolué aboutissant notamment au Concile Vatican II et au nouveau code de droit canonique de 1983, renonçant à l’ancienne définition de l’Église et de son rôle dans le monde. À la suite de quoi l’histoire même de l’Église du Congo, notre pays, nous renseigne que, depuis 1961 et surtout, plus tard dans la crise des années 1971-1975 entre l’Église et l’État, la Conférence nationale des évêques du Congo, à sa VIIème Assemblée Plénière à Kinshasa, tenue du 16 au 24 juin 1967, énonça sa nouvelle orientation en ces termes :  » Aujourd’hui, l’intervention de l’Église doit être celle d’une Église servante, celle du levain dans la pâte humaine. Beaucoup plus discrète, cette intervention est celle du Peuple de Dieu tout entier dispersé parmi les autres hommes […] « .

Cette conception qui rompait avec la conception traditionnelle de l’Église devenait la nouvelle approche des rapports Église-État au Congo et respectait le caractère laïc de l’État. L’épiscopat lui-même tint d’ailleurs à préciser, comme suit, sa nouvelle approche par des considérations pratiques destinées à concrétiser et à guider son attitude :  » Respect de l’autonomie propre à l’État; refus de tout cléricalisme; non-ingérence du prêtre dans les affaires politiques (je souligne); respect du rôle propre au laïc et de son autonomie dans le temporel; obligation de préparer et former les laïcs à l’apostolat social moderne « .

Sur quelle base biblique ou du droit ecclésiastique ?

Dans la pratique, aux plusieurs tentatives de l’Église de revenir à l’ancienne conception, les autorités étatiques congolaises ont toujours dénié à l’Église le statut d’un pouvoir qui se dresse face à l’État et qui, parfois, se met en travers de ses décisions, parce que, constitutionnellement, d’une part, l’Église n’est pas un  » corps constitué  » au sens juridique du terme, et, d’autre part, L’Etat congolais est laïc, en dépit des responsabilités sectorielles (éducation, santé, développement) confiées à l’Église par mandat, au sens juridique.
L’ont compris et, parfois à leur dépens pour certains, d’éminents pères de l’Église du Congo, parmi lesquels on peut citer des évêques d’envergure tels que Lesambo Léon d’Inongo, Bakole

wa Ilunga Martin de Kananga, Kabanga Eugène de Lubumbashi, Yungu Albert de Tshumbe, Mulindwa de Bukavu, Malula Ngalula Joseph-Albert de Kinshasa. L’ont compris aussi des Secrétaires généraux et éminences grises de la CENCO, tels que, successivement, les abbés Kaseba André, Monsengwo Pasinya Laurent et Bimwenyi Kweshi Oscar. Personnalités bien plus brillantes que certains, lumignons, particulièrement en ces dernières années, ces Secrétaires généraux ont été des fonctionnaires humbles, travaillant dans l’ombre mais non moins efficacement.

Que le cardinal Monsengwo ait pu jouer le rôle de modérateur, puis de président de la Conférence Nationale Souveraine, ne le fut-il pas bien plus pour des mérites personnels et à titre exceptionnel qu’en tant que représentant l’institution CENCO ? Sur quelle base biblique ou du droit ecclésiastique ou étatique se fonde la revendication de l’actuelle CENCO d’assumer la médiation dans un dialogue réclamé aujourd’hui à cors et à cris? La mission prophétique souvent évoquée ne devrait-elle pas s’exercer avec humilité, dans l’esprit évangélique de Jésus, et pallie-t-elle automatiquement au manque de compétence et de maîtrise scientifiques dans un domaine de si haute et complexe politique de l’État? Le rôle de médiateur n’est-il pas un privilège qui se mérite plutôt qu’un droit acquis ou une tradition pour la CENCO? Et que dire de valeurs morales des humains fonctionnaires zélés de l’institution Église qu’il reste parfois à prouver dans beaucoup de cas sur lesquelles se fonderait la crédibilité à leur accorder? Au Peuple congolais, souverain suprême de tout pouvoir dans la cité, d’en juger!

En revanche, le rôle ou la mission propre de l’Église au Congo définie, dans les années passées, dans sa nouvelle approche en matière de ses rapports avec l’État est, rappelons-le, de former des laïcs adultes à assumer les responsabilités socio-politiques, et non de les remplacer ou de les tenir par la main et de les mener comme des enfants. Si des hommes et des femmes politiques congolais, non des moindres, demandent publiquement à être conduits, comme des enfants, dans leur domaine propre, par  » leurs pères spirituels « , si l’on déplore tant d’antivaleurs chez les Congolais, à tous les niveaux et dans toutes sphères, n’y a-t-il pas là lieu de parler de l’échec de la mission propre d’éduquer de  » l’Église au milieu du village « ?

Rare d’entendre la voix d’une Église en matière de politique

Par ailleurs, partout dans le monde, en particulier en Occident, matrice du christianisme qui a été importé et imposé avec ses structures à l’Afrique, il est même devenu rare d’entendre la voix d’une Église en matière de politique, ce, au nom de la sacro-sainte laïcité des États. En ceci, l’État congolais ne devrait-il pas se montrer plus ferme? Mobutu Sese Seko n’a pas été moins bon chrétien ou n’est pas en enfer parce que, dans les années 1971-1975, il  » a géré  » les relations Église-État de manière exemplaire, ou parce qu’il prit des mesures draconiennes à l’endroit de l’Église et de certaines de ses autorités.

D’ailleurs, il est illusoire, voire naïf, de croire, comme le prône la CENCO et tant d’autres personnes, y compris des étrangers, que, dans la problématique politico-sécuritaire du Congo, le dialogue interne entre Congolais est la recette magique : il n’est, à mon avis, ni l’urgence nationale, ni la solution évidente, complète et durable. Au contraire, non seulement c’est un déplacement de l’attention de la cause fondamentale de la problématique sécuritaire qui dure depuis 30 ans, mais encore ce me semble être une réponse partielle et seconde. Bien pire, ne serait-il pas plutôt un savant piège tendu aux autorités de l’État congolais? L’occupation de certaines régions du Congo par les forces que l’on connaît n’est pas un fait unique dans l’histoire des peuples; mais il est rare que l’occupation résiste au temps, à l’usure, à la résistance, aux négociations politiques justes : les exemples de la récupération de la souveraineté totale abondent. Parfois, il faut savoir donner le temps au temps, en l’espèce, le temps au processus qui conduirait à de véritables solutions des problèmes sérieux et complexes.

En conclusion

Le présent texte doit être considéré comme un avis  » technique  » spontané (motu proprio, en langage de droit canonique), non commandé par quiconque et empreint de neutralité. Je le donne pour éclairer et participer au débat crucial de l’heure au Congo, pays et terre de mes ancêtres. Cet avis n’est pas à balayer du revers de la main, sous prétexte que c’est de la pure théorie ou du passé, ou l’ignorance de la réalité congolaise complexe. Il faut se méfier des activistes qui ignorent ou font fi de la lumière de l’histoire, des principes ou théories ainsi que des idéologies qui sous-tendent même les grandes politiques du monde!

L’auteur de cet avis s’appelle, Abbé Roger Busugutsala Gandayi, PhD/ Canada.

Il est prêtre congolais du diocèse de Luiza (Kasaï Central), universitaire docteur en sciences de l’éducation, spécialiste. Postdoctoral en gestion et pédagogie universitaire et de l’enseignement supérieur.